Les concerné-e-s

Aujourd’hui je vais vous parler d’un concept primordial dans les lieux militants, certes, mais aussi et surtout au quotidien : le fait de laisser la parole aux concerné-e-s. Malheureusement cela arrive très peu dans la réalité des faits.

Prenons mon cas, vous allez vite comprendre.

Je suis une femme blanche hétérosexuelle. Par conséquent, je ne subis ni le racisme, ni la lesbophobie*. Donc ce n’est clairement pas à moi de l’ouvrir quand je suis en présence de personnes qui subissent ces deux oppressions** et que nous abordons ces sujets-là. Ou encore de leur dire que cela serait mieux d’agir comme ci ou comme ça pour mener leur combat contre les discriminations qu’ielles vivent. Ou enfin de leur prouver que j’en sais mieux qu’elleux sur des oppressions qu’ielles expérimentent chaque jour et qu’ielles disent vraiment n’importe quoi (alors que clairement ces deux personnes en savent plus que moi).

Cela parait logique de ne pas expliquer à un maçon comment construire un mur, non ?

En revanche, en tant que femme, je suis concernée par le sexisme. Il est donc évident que mon ressenti et mes connaissances sur ce sujet ont plus de poids et plus de légitimité que tout ce que peut bien dire un homme cisgenre*** qui lui ne sait pas ce que c’est que de vivre en tant qu’opprimé-e dans un patriarcat, puisque c’est lui qui est avantagé dans ce système.

Posons-nous deux minutes.

Est-ce que ça vous paraît si invraisemblable qu’une personne qui connait une situation, parce qu’elle l’expérimente chaque jour, soit plus légitime durant un débat, durant un vote, etc, qu’une personne qui ne vit pas cette situation et par conséquent qui n’a pas la moindre idée de ce que ça peut faire ?

Nous passons notre temps (enfin moi en tout cas) à râler parce que les politicien-ne-s sont complètement déconnecté-e-s de la réalité, qu’ielles ne peuvent pas prendre de bonnes décisions pour nous tout simplement parce qu’ielles n’ont jamais été à notre place et ne pourront jamais comprendre ce que cela fait. Leur ignorance de nos ressentis et de nos conditions de vie, notamment, les empêchent de prendre de bons choix nous concernant.

Quand, les femmes, les féministes, demandent aux hommes de se taire et d’écouter, ce n’est pas qu’elles sont misandres**** ou qu’elles pensent que les hommes ne sont pas capables de réfléchir. C’est seulement parce que, de par leur statut, ils ne peuvent pas savoir ce que nous vivons. Peu importe à quel point ils essayent, ils ne sauront jamais. Tout comme moi je ne peux pas savoir ce que c’est que de vivre en tant que personne racisée***** dans cette société.

Écouter (et donc se taire) est bénéfique pour deux raisons :

Tout d’abord cela permet de laisser la place aux personnes qui sont invisibilisées et silenciées habituellement. Parce que dans ce rapport de force et de domination, les personnes dominées ou opprimées sont mises de côté et leurs voix sont clairement étouffées alors même que l’on parle de sujets qui les concernent directement. Il suffit de prendre l’exemple de la taxe tampon pour s’en rendre compte. Regardez l’Assemblée Nationale, combien de femmes ? Seulement 27% de députées. Les autres ne sont pas concernés une seule seconde par cette question, ce ne sont pas eux qui tous les mois saignent et doivent porter des protections tout simplement pour ne pas mettre du sang partout. Mais non, selon eux, il s’agissait d’un produit de luxe. Fort bien.

Autre exemple : en 1880, une commission européenne a interdit la langue des signes en Europe, car la majorité ne la comprenait pas. Vous vous rendez bien compte que lorsque les dominant-e-s, non concerné-e-s donc, prennent des décisions pour les personnes qui vivent ces situations, cela privilégie encore plus celleux qui ont déjà tout et pénalisent les minorités ou les groupes opprimés.

Mais le silence et l’écoute ne bénéficient pas qu’aux concerné-e-s, cela permet aussi aux non concerné-e-s d’apprendre, tout simplement.
Je ne peux pas savoir ce que c’est que d’être une femme noire en France ?, et bien le mieux (et même la seule chose à faire) est encore de me renseigner auprès de celles qui le vivent afin de mieux cerner tout ce qui est en jeu, afin de déconstruire mes idées préconçues sur la question et de pouvoir relayer ces informations autour de moi. Quand on se tait, on apprend beaucoup, en écoutant les autres, mais on apprend aussi l’humilité. Tout le monde a un avis sur tout et ça ne changera jamais, nous sommes humains, nous pensons en continu et dès que nous voyons/entendons quelque chose, notre cerveau le traite, l’analyse. Mais ce n’est pas pour autant que nous sommes obligé-e-s de partager cet avis, de le verbaliser. Comme on dit, le silence est d’or, et cette expression fonctionne très bien face aux concerné-e-s. Nous confronter à leur ressenti, à leur vision des choses, nous permet d’avancer dans la compréhension de chaque problématique. Et le fait de comprendre ne nous rend pas plus légitime qu’avant mais nous permet de mieux visualiser les différentes situations, d’acquérir des connaissances primordiales, parce que l’ignorance est source de haine et de rejet, mais cela nous permet aussi de devenir un-e meilleur-e allié-e pour les concerné-e-s.

Je m’arrête là parce que j’en ai déjà dit beaucoup, je vous laisse réfléchir à cela et je reviendrai la prochaine fois pour vous expliquer plus en détail ce qu’est un-e allié-e et quelles attitudes adopter pour aider les concerné-e-s dans leur combat contre les discriminations quotidiennes.

* J’utilise ici le terme « lesbophobie » ( = oppression subie par les personnes lesbiennes) et non pas « homophobie » parce que les lesbiennes sont invisibilisées et subissent une double oppression de par leur statut de femmes et de personnes non hétérosexuelles dans une société qui valorise les hommes cisgenres et prône l’hétérosexualité. C’est pourquoi dans un souci de visibilité et de représentation, ce terme a été créé.

** Oppression ou oppression systémique : domination et discrimination systématiques d’un groupe de personnes avec le soutien des structures de la société.

*** Cisgenre ; contraire de « transgenre » : personne dont le genre est en concordance avec le sexe déclaré à l’état civil à la naissance.

**** Misandrie : haine des hommes.

***** Personne racisée : personne qui subit le racisme.

Ressources :

3 réflexions sur “Les concerné-e-s

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