Comment devenir un-e bon-ne allié-e ?

La dernière fois nous avons vu l’importance de laisser la parole aux concerné-e-s (si vous n’avez pas lu l’article, faites-le avant de passer à celui-là, ça sera forcément plus clair après > Les concerné-e-s).

A présent je vais aborder la question des allié-e-s.

Un-e allié-e est une personne non concernée, donc qui ne subit pas l’oppression* dont il est question, qui veut tout de même s’engager dans la lutte contre cette oppression et la combattre aux côtés des concerné-e-s.

Par exemple moi, je vous le rappelle, blanche et hétéro, de par ma volonté de faire reculer et disparaitre le racisme, l’homophobie, la lesbophobie, ainsi que toute autre oppression, et surtout de par mes actes, je peux espérer être une alliée pour ces combats.

Cependant comme je ne suis pas concernée par ces discriminations, je dois suivre certaines règles, afin de ne pas prendre le pas sur les actions et les réflexions des premier-e-s concerné-e-s. Nous avons vu une des premières règles et sûrement la plus importante de toutes : leur laisser la parole (et l’espace).

Dans une discussion sur une oppression ne vous concernant pas, vous ne devez pas :

  • Prendre du temps de parole, excepté si vous connaissez bien le sujet et que votre intervention est pertinente ou qu’elle permet de faire avancer le débat
  • Faire dévier le sujet (derailing) parce qu’il vous met dans une position inconfortable ; si vous ne voulez pas entendre ce qui est dit, vous êtes libre de partir, et tout aussi libre de ne pas prendre part à cette conversation. Si vous voulez parler de l’oppression que vous subissez vous-même, attendez que la conversation sur la première problématique soit terminée. Il ne sert à rien de se marcher sur les pattes entre opprimé-e-s, c’est contre-productif et ça donne l’impression d’une hiérarchisation.
  • Demander aux concerné-e-s de rester calmes et/ou pédagogiques. Faire cela revient à du tone policing**. Vous n’avez aucune légitimité à juger que tel ou tel comportement nuit à une cause qui n’est pas la vôtre. De plus la colère des concerné-e-s est légitime. Imaginez que vous subissiez une micro-agression de manière répétée, chaque jour de votre vie, resteriez-vous calme ? Exiger un ton calme rajoute de la violence symbolique au lot de violences que les concerné-e-s subissent déjà au quotidien. Si leur colère vous dérange, ce n’est pas vers elleux qu’il faut vous retourner et demander à ce que cela s’arrête. Vous devez plutôt vous tourner vers la société et vers les personnes qui perpétuent ces oppressions pour leur demander à elleux d’arrêter. Culpabiliser les victimes ne mène jamais nulle part. Elles sont les premières à vouloir que de telles choses cessent. Ne venez pas les reprendre parce qu’elles réagissent face à ces violences, même si cela vous paraît extrême. Rappelez-vous à chaque fois que vous n’êtes pas à leur place.

Outre les moments de discussion/débats, si vous espérez devenir un-e bon-ne allié-e, il faut que vous vous renseigniez par vous-même, que vous cherchiez des informations, que vous appreniez. N’attendez pas que cela tombe du ciel. Les concerné-e-s ont énormément de choses à faire de leur côté pour faire avancer leur cause, ielles ne peuvent pas passer leur temps à vous éduquer. Même si vous pensez que vous ne faites rien de mal et que vous avez de bonnes intentions, vos questions régulières peuvent déranger les concerné-e-s, encore plus si vous venez interrompre un moment de réflexion entre elleux.

Suivez la discussion, notez les mots ou les concepts que vous n’avez pas compris, faites des recherches et ensuite si vous n’avez toujours pas trouvé/compris, posez la question au moment opportun.

Je rappelle que lorsque l’on pose des questions, il faut avoir envie d’entendre la répondre, avoir envie d’apprendre et être dans une posture d’écoute. Si la personne en face de vous répond et que vous niez tout en bloc, croyez bien qu’elle ne prendra plus le temps de vous expliquer et qu’elle aura de nombreuses raisons de s’énerver. La pédagogie nous coûte, nous ne savons jamais si les non concerné-e-s que nous avons en face sont de bonne foi et s’ielles sont prêt-e-s à se remettre en question. Si nous prenons du temps pour partager avec vous des morceaux de notre vécu, des connaissances que nous avons acquises, la moindre des choses est de le respecter. Il faut toujours remettre cela dans le contexte : « Une personne concernée me dit ça, je vais donc me renseigner sur la question », plutôt que de tout réfuter et de crier à l’extrémisme.

Se revendiquer allié-e ne suffit pas à l’être. Les paroles et les intentions n’ont aucun impact et aucun poids tout compte fait. Elles restent lettre morte s’il n’y a aucun changement concret derrière. Ce qui compte ce sont nos actes. Nous avons tou-te-s besoin de temps avant de nous affirmer réellement et parfois c’est extrêmement difficile de réagir face à des situations quotidiennes qui nous apparaissent à présent inadmissibles. La première chose c’est de commencer par soi. Dans le milieu militant, on appelle ça « checker ses privilèges ». Il s’agit de faire une sorte d’inventaire des privilèges qu’on possède afin d’en avoir pleinement conscience. Ce qui permet de se positionner correctement dans un débat et de ne pas reproduire les attitudes oppressives que l’on a pu avoir auparavant. C’est déjà un énorme travail, qui ne prend peut-être même jamais fin.
[
Profites-tu de privilèges masculins ? ]

Ensuite, vient le moment où l’on va commencer à réagir aux agissement inappropriés des autres. C’est très compliqué. Cependant c’est une part très importante du rôle d’allié-e.

Lorsque vous vous trouvez uniquement en présence de non concerné-e-s, qu’un propos discriminant fuse et que vous voulez agir, faites-le le plus calmement et pédagogiquement possible. Vous n’êtes pas concerné-e, votre colère à vous n’est pas légitime. Encore une fois, il faut savoir rester à sa place. Ensuite chacun-e adopte sa méthode pour y répondre. Avec le temps, on trouve les meilleures stratégies, et surtout celles qui nous correspondent. Questionner la personne sur ses propos semblent efficace, notamment avec des « pourquoi » successifs. Souvent votre interlocuteurice s’enfonce tout-e seul-e  😉

Si vous vous trouvez dans la même situation mais en présence de concerné-e-s, le mieux est de laisser les concerné-e-s réagir dans un premier temps. Vous êtes là en renfort, en soutien. Si les concerné-e-s perdent patience, se sentent trop mal, ne peuvent plus répondre, alors à ce moment-là c’est à votre tour d’agir.

Autre cas de figure : si vous vous trouvez avec un-e concerné-e que vous connaissez bien, demandez-lui discrètement (ou même avant) s’ielle veut que vous interveniez dès le début. Parfois en tant qu’opprimé-e-s, nous n’avons plus la force de subir un énième débat pour savoir si oui ou non notre oppression existe, si oui ou non nous avons raison de faire ça et si notre manière de le faire est la bonne.

Je terminerai en disant que devenir un-e bon-ne allié-e prend beaucoup de temps et qu’il faut le vouloir pour que ça arrive. Ce processus est long, demande beaucoup d’humilité, de remise en question et exige surtout de mettre son ego de côté et ses idées préconçues à la poubelle. Parfois oui, entendre ce qu’ont à dire les concerné-e-s c’est douloureux, nous sommes mal à l’aise, nous n’avons pas envie d’écouter toutes ces choses négatives sur les personnes du même genre que nous, de la même orientation sexuelle, de la même ethnie. Mais c’est nécessaire si nous voulons arriver à un monde plus égalitaire. Alors si vous avez envie de prendre part à ces changements, accrochez-vous !

NB : se revendiquer allié-e ne nous donne aucun passe-droit. Ne vous servez pas de cela pour vous faire mousser. Premièrement c’est complètement contradictoire avec la posture même d’allié-e, deuxièmement vous risquez de vous prendre une volée de bois vert (méritée), je vous aurai prévenu-e-s  😉

 

* Oppression : domination et discrimination systématiques d’un groupe de personnes avec le soutien des structures de la société.

** Tone policing : se voir opposer un rappel à la politesse ou au calme dans un débat, être repris-e sur la forme plutôt que sur le fond ; La police du ton – Les Brutes

Ressources :

 

Publicités

Une réflexion sur “Comment devenir un-e bon-ne allié-e ?

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s