Être une femme

Il y a quelques temps j’ai commencé à me questionner sur les raisons qui me poussaient à continuer à me définir en tant que femme. Après avoir rejeté chaque injonction et chaque repère de « féminité », qu’est-ce qui me raccrochait encore à cette catégorie ?
Au début quand on m’appelait « monsieur » et/ou qu’on me genrait au masculin, ça attisait ma curiosité, j’essayais de comprendre ce que les gens percevaient, ce qui permettait une minute de me catégoriser homme puis celle d’après, femme.
Petit à petit, chaque classification de moi au masculin est devenu un affront, une violence intérieure.
Comme si on écrasait quelque chose en moi, comme si on m’insultait.
Je ne comprenais pas pourquoi ça m’affectait autant.
En y réfléchissant un peu plus longuement, j’ai découvert que je ressentais principalement de la honte. Que cette douleur qui prenait place à l’intérieur de moi c’était un reste de ce bon vieux conditionnement sexiste. Ce n’était pas vraiment une part de moi qu’on niait, on crachait sur cette « féminité » que j’avais essayée d’incarner durant toute ma vie et qui était censée représenter ma valeur en tant que personne.
Des images de moi petite, en pleurs, après que des enfants m’ont INSULTÉE de garçon parce que j’avais des poils bruns sur les jambes remontaient.
Cette hantise de ne jamais être assez bien. Pas assez mince. Des seins trop petits. Trop de poils. Des fesses trop grosses ou pas assez musclées. Pas assez sexy. Pas assez sensuelle. Pas assez désirable.
Et se rendre compte que dès qu’on pense « féminité », on pense « corps ».
J’ai dû (est-ce réellement terminé ?) faire la paix avec moi-même en m’extrayant de cette cage dans laquelle on m’avait enfermée puis en essayant de désapprendre la honte petit à petit.
Et donc cette question : pourquoi me définir comme femme aujourd’hui ? Plusieurs choses se mélangeaient dans ma tête :

  • l’envie de montrer que d’autres façons d’exister en tant que femme étaient possibles.

Qu’on peut avoir le crâne rasé, des poils partout, ne pas se maquiller, ne pas être hétéro, etc, et être une femme.
C’était vraiment une revendication importante pour moi. Proposer un autre modèle auquel s’identifier. Une autre féminité.
Et autant les beaux jours et mes poils en liberté me plongeaient dans une certaine vulnérabilité aux yeux des autres, autant quand ils sont camouflés je sens qu’une part de moi est éteinte. Comme une richesse dissimulée, une arme de mon militantisme retirée, une part importante de moi masquée.

  • je ne connaissais que ça ; depuis 28 ans j’ai évolué en tant que fille puis femme dans ce monde.

Je n’arrivais pas à penser, à me penser autrement. Et puis appartenir au groupe femme dans le féminisme ce n’est pas anodin non plus. La peur de perdre quelque chose, ce sentiment d’appartenance et cette sororité ?

  • se souvenir de ces moments où l’on me percevait au masculin et de la douleur que ça provoquait en moi
  • ne plus me définir femme me plongeait alors dans la catégorie des personnes trans.

Et tout de suite deux réflexions popaient dans ma tête :
1- Tu n’es pas légitime.
Tu vas usurper les existences, les revendications, les luttes trans et les décrédibiliser. Tu dépolitises tout.
2- Tu ne te reconnais pas dans ce qui est présenté comme LE parcours trans.
Les deux sont totalement imbriqués au fond. Le 1 découle du 2 et je voudrais développer ce deuxième point.
Dans ma tête, et dans beaucoup d’autres je pense, (et ce même en sachant que d’autres expériences existent), tu es trans et tu transitionnes parce que tu ressens un malaise, un mal être, une inadéquation, un décalage entre ce qu’on te renvoie et ce que tu es vraiment, et tu vas donc agir de différentes façons pour te sentir bien et changer ce qui te fait violence.
Voilà la majorité des récits trans qu’on nous donne à voir.
Même si je savais que toutes les personnes transgenres n’expérimentent pas forcément la dysphorie de genre ou ne ressentent pas forcément le besoin de transitionner d’une manière ou d’une autre, je ne comprenais pas vraiment comment on pouvait sortir de la cisidentité s’il n’y avait pas une part de ressenti en jeu. Pour moi il y avait forcément une violence subie pour pouvoir se dire trans.
De fait, être à l’aise (émotionnellement) avec mon genre assigné à la naissance, ne pas me sentir mal quand on me genrait ou m’identifiait au féminin, parler de moi en utilisant « elle » constamment, ne pas ressentir de dysphorie, tout ça me faisait dire que j’étais donc bel et bien une femme cisgenre.
Puis je suis tombée sur un podcast, que j’ai partagé sur ma page, « Contraint•e•s à l’hétérosexualité » de Camille sur Binge audio et ça a eu un impact très fort sur moi.
Dans ce podcast, l’hétérosexualité est analysée comme un régime politique, un outil primordial du patriarcat.
D’après Monique Wittig et d’autres féministes matérialistes, la différence sexuelle (catégorisation homme/femme et assignation à différents rôles) est produite par et dans un système d’oppression, elle n’a pas de sens en-dehors du patriarcat, pas de raison d’être.
En effet, s’il n’y a pas de rapport de domination entre les hommes et les femmes, à quoi sert de les séparer en deux catégories antagonistes et/ou complémentaires ?
Pour Wittig, ce qui fait une femme c’est une relation sociale particulière à un homme. Donc pour elle, on rentre dans la catégorie femme quand on est hétéro. Les lesbiennes sortent donc de celle-ci.
Bon, je ne vais pas tout reprendre parce que ça serait très long et très mal fait, je vous conseille d’aller l’écouter plutôt, c’est vraiment riche, mais je voulais vous montrer ce qui m’a le plus marquée.
Donc voilà, une de mes réponses était là.
« Femme » n’est pas qu’un simple terme pour définir une catégorie de personnes. Il fait partie d’un programme politique. Il est un outil majeur de notre oppression, de notre domination. Il n’a rien anodin ni rien d’enviable.
En l’écrivant je me sens bête, naïve, d’avoir mis autant de temps à prendre la mesure des choses. Mais rien d’étonnant à cela j’imagine, tout est fait pour qu’on ne remette rien en question, pour qu’on ne puisse pas penser au-delà, en-dehors de ce système et surtout pour qu’on ne le voie pas comme un système mais comme l’ordre naturel du monde.
C’est ainsi que j’ai découvert que je ne suis pas une femme. Je l’ai compris, intellectuellement, émotionnellement.
Alors rien n’est encore fini. Tout est processus, cheminement, transition.
Aujourd’hui je me contrefous qu’on me genre autrement qu’au féminin, je me fous d’être prise pour un mec (mais je n’en suis pas un). Ça n’a plus de prise sur moi, ça ne me concerne pas, ça concerne les gens et leur vision, leur perception, leur catégorisation, leurs critères.
Je commence à me questionner sur un possible nouveau prénom (tout en me sentant encore complètement ridicule), le fait que le mien me place directement dans la case « meuf » me dérange petit à petit. Je réfléchis à des pronoms.
Je m’observe, j’expérimente, je tâtonne. Affaire à suivre !
Je vais m’arrêter là pour aujourd’hui. J’espère que ça n’a pas été trop brouillon, trop long, trop barbant !
J’espère ne pas avoir dit trop de bêtises et n’avoir blessé personne. N’hésitez pas à m’en faire part le cas contraire.
PS : Attention, je ne dis pas qu’on ne peut pas être fière d’être une femme, que plus personne ne doit utiliser ce terme pour se définir, qu’il faut absolument sortir de ça. Je n’en sais rien et surtout je ne suis personne pour dire aux autres comment vivre. Ce sont mes réflexions, mes ressentis, mon positionnement actuel. Je ne juge personne et ne regarde personne de haut. D’autant que tant que le patriarcat existera et que le genre ne sera pas aboli, je resterai assignée à cette catégorie malgré moi et je continuerai à en subir les conséquences, avec plus ou moins d’impact.
Du love sur vous 💛

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s