Injonction à la pédagogie & tone policing

Aujourd’hui je vais revenir sur un sujet qui me tient particulièrement à cœur parce qu’il fait partie de mon quotidien de féministe et je sais que de nombreuxes militant-e-s vivent la même chose chaque jour un peu plus.

Rapidement, quand on évolue dans les milieux militants, que ce soit IVL ou IRL, on se retrouve confronté-e à des dominant-e-s non renseigné-e-s qui nous demandent d’être pédagogues avec elleux sinon ielles nieront ce que nous leur expliquons (peu importe le nombre d’années de recherches derrière nous ou l’expérience quotidienne que nous avons de ces phénomènes), ielles refuseront de considérer nos luttes comme légitimes.

Dans ma tête personnellement ça donne un peu ça : « Sois gentille avec moi quand tu me parles de toutes les violences que tu subis, même quand je remets tout en cause sans avoir jamais lu une ligne sur le sujet, parce que sinon je serai contre l’égalité des genres et je ne vous considérerai pas comme des êtres humains. »

Ça donne envie à n’importe qui de faire un effort n’est-ce pas ? (la réponse est non)

Vous avez donc deviné, cet article aborde l’injonction à la pédagogie ou encore le tone policing. Je vais tenter de vous expliquer en quoi ce comportement n’est pas acceptable, bien qu’on puisse tou-te-s passer par-là, surtout au début de notre engagement militant (ouais au commencement c’est BisounoursLand, après on sait).

1- Les personnes concernées ne sont pas des encyclopédies sur pattes et surtout elles ne sont pas à votre disposition

Nous sommes en 2017. L’informatique est plutôt bien développé et Google est votre ami. Dans les groupes IVL dans lesquels j’évolue, on ne cesse de répéter aux personnes qui viennent d’arriver de lire, de se documenter, de faire des recherches et de se servir des ressources mises à leur disposition. Il ne s’agit pas de les brimer ou de les censurer mais quand on débarque dans ce nouveau monde, pratiquement tout est à découvrir. N’oubliez jamais qu’en face il y a des personnes qui subissent déjà beaucoup au quotidien de par leur statut de victimes d’oppression(s), personnes qui veulent bien permettre à d’autres d’avancer sur telle ou telle problématique mais qui ne sont pas des robots ni des perroquets. Bien sûr vous pourrez poser des questions si jamais certaines choses vous manquent, les échanges ne sont pas fermés. Mais s’être renseigné-e par soi-même c’est primordial. Nous ne sommes pas là pour vous donner la becquée surtout quand tout est à portée de mains.

Je souhaiterais mentionner aussi que très très souvent, des concerné-e-s prennent le temps d’expliquer, de traduire plus simplement, de témoigner de manière posée et très souvent, derrière, il y a des réactions inacceptables de la part de personnes qui ne savent même pas de quoi elles parlent. A force, on arrête et je pense que personne ne peut nous le reprocher (vous pouvez toujours essayer).

2 – Peu importe le ton employé, les dominant-e-s trouveront toujours quelque chose à redire

Et ça je dois dire que c’est le plus vicieux là-dedans.

On nous fait croire que si on reste calme, si on parle tranquillement (des violences qu’on subit, rappelons-le), tout se passera bien. Ielles nous disent qu’ainsi ielles comprendront mieux, qu’ielles pourront approuver nos combats. Soit. Faisons donc l’effort, pour voir. Et bien je l’ai fait, et je le fais encore. La plupart du temps, que je sois calme ou pas, ça ne change rien.

→ je témoigne d’un comportement sexiste, on me dit que j’exagère ou que je suis une exception

→ je partage X témoignages et articles traitant du sujet, on me dit que c’est biaisé, que ce sont des féministes extrémistes et misandres qui écrivent

→ je donne des chiffres fiables, des études, des statistiques, on me dit qu’on peut faire dire tout et n’importe quoi à ces données

Oh Lord, donnez-moi la patience !

En fait, si, il y a quelque chose qui change. Quand je suis pédagogue, dans la majorité des cas, je perds mon temps et mon énergie. Et ça X fois par jour, sans arrêt, avec exactement les mêmes réactions..

Au final ce n’est pas le ton qui déplait le plus mais le fait que nous remettons en cause le système et les privilèges des dominant-e-s. L’argument du ton est utilisé parce que ça remet la faute sur la personne concernée mais en fait si on est pédagogue, il y a de grandes chances que le message ne passe pas plus face à cette même personne parce qu’au fond ce sont les idées qui lui déplaisent et elle trouvera toujours un moyen de nier ce qu’on lui explique, malgré toutes les « preuves » et les arguments qu’on pourra apporter.

3 – « Attendre des personnes opprimées qu’elles mettent de côté leurs propres émotions pour vous éduquer posément est le summum du privilège. »

Summum privilège

Est-ce que quelqu’un-e pourrait me dire pourquoi c’est encore à nous de faire tout le boulot ? Est-ce qu’on se foutrait pas un peu de nos mouilles ?

Vous êtes en train de me dire que nous devons subir constamment ces violences, que nous devons accepter les injustices sans broncher (parce que répondre violemment, c’est mal, m’voyez) et qu’en plus on doit vous expliquer tout ça avec le sourire alors que vos propos sont eux-mêmes violents pour nous ?

Je crois pas non.

Vous êtes privilégié-e, vous avez envie de comprendre ? Reportez-vous au 1 – (coucou Google, ressources, articles). Vous discutez avec une personne concernée et elle s’énerve ? Il y a de grandes chances (99%) que vous ayez merdé quelque part, peut-être sans le vouloir et sans en être conscient-e, mais c’est le cas. Alors ne venez pas rejeter la faute sur votre interlocuteurice. Prenez de la distance, essayez de comprendre ce qu’il s’est passé pour que cela ne se reproduise pas et présentez des excuses sincères. C’est dur au début. On a l’impression d’être dans notre bon droit mais…non.

4 – Un-e bon-ne allié-e est une personne qui reconnaît la colère des opprimé-e-s et qui l’accepte

Certes ça ne fait plaisir à personne d’avoir quelqu’un-e en face qui est super énervé-e. Mais la colère des opprimé-e-s est légitime et le fait de la reconnaître comme telle (de toute façon elle le sera, peu importe votre avis et ce que vous faites), c’est aussi une étape de l’apprentissage et de la déconstruction.

5 – L’injonction à la pédagogie met en compétition les militant-e-s

Je repense à ces fois où des dominants viennent me dire que c’est cool parce que moi j’explique, je suis pédagogue, je suis pas comme ces extrémistes (si vous saviez ahah). Alors c’est sûrement pas voulu à la base mais ce qu’il y a derrière (pas bien loin en fait) me met mal à l’aise. Pourquoi ?

Déjà parce que ces dominants sont en train de me valider en tant que féministe parce que je ne les envoie pas bouler. En gros c’est : « On t’accepte comme féministe parce que t’es gentille avec nous et que tu ne maltraites pas notre égo, que tu n’en demandes pas trop. » et ça, ça pue.

De plus, ces dominants se servent alors de moi contre mes pairs : « Ouais mais toi t’es une hystéro, pas comme elle là, qui nous parle gentiment. Tu nuis à ta cause ! »

Je n’ai pas besoin de votre validation. J’essaye d’être pédagogue, au moins sur cette plateforme, c’est mon choix, je l’assume. Ça ne vous donne pas le droit d’aller donner des cartes de bonnes féministes autour de vous. Il y a différentes manières de militer, que ça vous plaise ou non.

Des fois on voit des choses assez « drôles » : des soit-disant alliés qui sont à fond avec nous tant qu’on reste calmes et puis qui, au moindre énervement, au moindre agacement, à la moindre remarque, retournent leur veste et viennent nous dire que notre combat n’est pas légitime. Donc en fait c’est comment ? Du moment qu’on vous dorlote et qu’on vous donne l’impression que vous n’êtes pas un dominant, vous trouvez nos luttes pertinentes et nécessaires mais dès qu’il y a un problème, une remise en question, vous courez dans les bras du sexisme et du masculinisme en nous insultant ?

Ben écoutez, ça nous donne une raison de plus de ne pas être pédagogues. Au moins ça fait le tri entre les alliés qui valent vraiment la peine d’être à nos côtés et ceux en mousse qui feraient mieux de rester loin de nous.

Au début, comme beaucoup, je pensais que la pédagogie c’était essentiel, qu’on n’arriverait pas à faire avancer les choses si on gardait pas un minimum notre calme, qu’il ne fallait pas brusquer les gens. The truth is…, ça ne marche pas comme ça.

Je comprendrai d’ailleurs jamais pourquoi on devrait faire quoi que ce soit pour que vous considériez les victimes d’oppression comme des êtres humains. C’est pas un échange. C’est pas donnant-donnant. C’est un fait, que vous le vouliez ou non. Et on ne va pas mendier pour ça, ni vous brosser dans le sens du poil.

Ressources :

Une réflexion sur “Injonction à la pédagogie & tone policing

  1. Moi aussi je subis régulièrement de la violence. (professionelle, sociale, familiale et voire parfois physique) Je comprends donc bien. Et comme je suis un homme, si je m’en plaint, je passe en plus pour un faible, une « tapette » etc… On trouve que je suis « trop sensible » (= l’argument qui cherche à minimiser la violence qu’on fait à votre encontre). On me réponds que je devrais garder la tête haute, être « un bonhomme », me défendre etc … Seulement, les rares fois où j’ai essayé, on m’a opposé le tone-policing auquel vous faites allusion.
    Ou bien on a ricanné genre « il ne garde pas son calme » « il craque nerveusement » hihihi hahaha….
    Ce tone policing est effectivement une arme au mains d’un groupe pour continuer a opprimer une personne. Certains pourraient peut-être un peu plus « intelligents » mais pour ne pas devenir la victime à votre place ou pour s’intégrer, alors ils serrent les rangs et « hurlent avec les loups »
    C’est également parfois dur d’être un homme dans une société ou on attends que les hommes aient certaines qualité. On peut aussi mettre beaucoup de pressions sur les épaules de certains petits garçons qui doivent absolument reprendre le flambeau familial. Les attentes peuvent être pesante.
    Bref, au delà du combat porté par les femministes, il faut également changer les mentalités qui font que les groupes (au sens larges) peuvent avoir des comportements d’opressions envers des individus quel que soit leur sexe.

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