La non mixité

1 – Qu’est-ce que c’est ?

                La non mixité est la conséquence directe et concrète du principe d’auto-émancipation, c’est-à-dire la libération des opprimé-e-s par les opprimé-e-s elleux-mêmes. Elle permet d’éviter de nombreux écueils et d’avancer beaucoup plus rapidement et efficacement dans la lutte contre les oppressions.

Le fait est que la société toute entière évolue déjà en non mixité sauf que cette situation profite aux privilégiés, notamment les hommes hétérosexuels blancs cisgenres* valides. En effet, ce sont eux qui sont le plus représentés, qui occupent l’espace, qui ont les temps de parole les plus longs et qui se regroupent entre eux pour prendre des décisions (pour avoir un aperçu, je vous conseille de regarder cette page sur Facebook > Décider entre hommes).

Elu-e-s assemblées politiques

Présence-expression femmes médias

Prog. artistique et présence médias

Par conséquent les groupes militants ont décidé de prendre le contre pied de cet état de fait et de s’organiser en groupes non mixtes parfois, c’est-à-dire entre concerné-e-s. Dans la suite de l’article je vais vous expliquer les avantages que cela comporte et vous aurez aussi des ressources à la fin si vous voulez aller encore plus loin 🙂

2 – Pourquoi la non mixité est nécessaire ?

            Les hommes sont habitués à prendre beaucoup plus d’espace et de temps de parole depuis qu’ils ont nés. C’est une des résultantes de l’éducation genrée donnée aux enfants dans notre société. A l’inverse, les femmes sont très tôt mises à l’écart et enjointes au silence. On leur fait comprendre de diverses manières que leur avis a et aura toujours moins d’importance que celui des hommes (comme le montrent les études effectuées à l’école, les professeur-e-s interrogeant et interagissant plus avec les garçons cf. Duru-Bellat M. L’école des filles : Quelle formation pour quels rôles sociaux ? Editions L’Harmattan ; 2004 & Duffy J, Warren K, Walsh M. Classroom Interactions: Gender of Teacher, Gender of Student, and Classroom Subject. Sex Roles: A Journal of Research. 2001 ; 45(9):579-93).

C’est pourquoi même dans des débats sur des problématiques qui ne les concernent pas, comme lorsqu’on aborde le vécu de victimes du sexisme, les hommes cisgenres se sentent légitimes à parler beaucoup et même plus que les principaux/ales concerné-e-s. (Je vous renvoie aux deux premiers articles, notamment celui relatant de l’importance de laisser la parole aux concerné-e-s.)


Le pire étant qu’ils ne s’en rendent pas toujours compte, même très rarement. Et ils ne réalisent pas non plus l’écart qui existe entre eux et les autres concernant la répartition du temps de parole, leur omniprésence ou leur occupation de l’espace. Ils ont toujours connu ça, ils profitent d’un privilège invisible à leurs yeux et lorsqu’on essaye de le mentionner, de le remettre en question, les hommes cisgenres prennent cela comme une attaque puisqu’ils ne perçoivent rien de tout cela. Ainsi, lorsqu’ils entrent dans le processus pour devenir alliés, ce sont ces comportements et tous ces privilèges, qu’ils ne percevaient pas, auxquels ils devront mettre un terme.

privilège assignée garçon
Crédit : Sophie Labelle

Majoritairement, dans les discussions sur le sexisme ou le féminisme, il y a deux cas de figure :

  • soit l’homme qui prend la parole est documenté, ne nie pas les oppressions que subissent les victimes de sexisme, a des propos valables et tout à fait pertinents ; on va dire qu’il a tout juste (ou presque, vous allez voir..)

  • soit ce même homme nie tout en bloc, a des propos incohérents, non fondés, déforme la réalité et explique que le féminisme et tout ce qui s’y rapporte ne sert à rien et nuit au vivre ensemble

Alors il est évident que si je devais choisir parmi une de ces deux configurations, je prendrais la première. Sauf que la première est loin d’être encore satisfaisante.

Pourquoi ?

Non la réponse n’est pas « Parce que les femmes/féministes ne sont jamais contentes ».

La bonne réponse c’est : parce que dans les deux cas, ces hommes n’ont absolument pas une posture d’alliés et invisibilisent les opprimé-e-s.
Règle d’or, je le rappelle : laisser la parole aux concerné-e-s. Un homme cisgenre peut avoir toute la bonne foi du monde, se renseigner partout, apprendre énormément, il lui manquera toujours quelque chose : le vécu. Il ne vit pas ce que les victimes de sexisme subissent au quotidien. Il peut avoir une idée de ce que c’est mais ça ne remplacera jamais l’expérience en elle-même.

Donc lorsqu’un homme prend la parole dans des débats sur le sexisme ou le féminisme, c’est une violence de plus infligée aux victimes de cette oppression.

1 – Parce qu’il prend toute la place et que les concerné-e-s sont, encore une fois, invisibilisé-e-s alors que c’est déjà le cas tout le temps, partout, dans tous les domaines de la société.

2 – Parce qu’il estime que son avis est plus légitime et plus pertinent que celui des concerné-e-s (ou aussi légitime et aussi pertinent, ce qui est déjà un problème en soi)

3 – Parce que même si cet homme se revendique allié, pour les féministes présent-e-s, c’est un coup de massue que de voir que même des personnes censées être de leur côté ne sont ni enclines à les laisser s’émanciper et se libérer, ni enclines à les écouter, tout simplement.

4 – Parce que si cet homme dit tout et n’importe quoi, les concerné-e-s présent-e-s vont passer plus de temps à essayer d’argumenter avec lui plutôt qu’à discuter de la réelle problématique ; c’est donc une immense perte de temps et d’énergie, encore plus lorsque l’on sait que ce genre de joutes verbales ne mène nulle part.

Pour eux ce n’est qu’un sujet de discussion, pour nous c’est notre vie toute entière qui se joue là. A partir de ce moment-là, non, les arguments ne peuvent pas être mis au même niveau et le temps de parole ne doit pas être réparti équitablement ; premièrement parce que, comme je l’ai dit, dans la société toute entière, ce sont les privilégiés qui disposent de la majorité du temps de parole global, deuxièmement parce que les concerné-e-s sont prioritaires sur les non concerné-e-s.

3 – Ce que permet la non mixité

           Outre ces premiers postulats de base, la non mixité offre d’autres conditions nécessaires pour avancer dans la lutte contre une oppression.

Tout d’abord, le fait d’être entouré-e uniquement de concerné-e-s nous rassure. Ça peut paraître dérisoire, exagéré, que sais-je encore mais c’est le cas. Dans les groupes non mixtes, nous savons que nous ne serons en présence que de personnes qui savent, qui partagent, qui connaissent, qui subissent les mêmes choses que nous. Il y a donc un risque minime de devoir supporter une remarque oppressive qui réveillera une blessure profonde par exemple. Nous sommes donc beaucoup plus serein-e-s pour raconter des moments douloureux de nos vies. De plus cela permet de créer des liens forts qui nous aideront à dépasser des obstacles qui nous semblaient insurmontables seul-e. Il ne faut pas sous-estimer l’importance de l’écoute et du soutien de nos pairs quand en face toute la société nous pousse à nous taire ou à nous culpabiliser pour des choses dont nous sommes pas victimes.

Prenons une réunion mixte. Le sujet c’est le viol. Une femme raconte son expérience. Et là un homme dit une phrase la mettant en cause, la culpabilisant, lui donnant une part de responsabilité dans cette horreur qu’elle a subie. Imaginez l’état de cette femme. Non, ça ne peut décemment pas arriver. Entre concerné-e-s, ce genre de choses n’arrivera jamais (ou très rarement). Nous ne devons courir aucun risque.

Cela permet aussi aux concerné-e-s d’exprimer leur rancœur envers les personnes qui les oppriment. Chose qui ne pourrait pas arriver en mixité puisque les hommes se sentiraient de suite montrés du doigt, ce qui aurait tendance à dévier du sujet initial, encore une fois.

Pour résumer le fait d’être uniquement entre concerné-e-s permet de libérer notre parole. Parole qui ensuite pourra être relayée en mixité si c’est possible et si on le souhaite.

De plus, la non mixité permet aux concerné-e-s de réfléchir entre elleux sur les principes de base, et notamment revenir sur l’oppression qu’ielles subissent. C’est en cela qu’on parle d’auto-émancipation. Les victimes prennent en main leur combat de A à Z. Et cela parait plus que normal puisqu’ielles sont les premier-e-s concerné-e-s. Ielles sont donc les mieux placé-e-s pour savoir comment avancer, quelles formes cela doit prendre, comment régler tel ou tel problème.

En outre en présence de non concerné-e-s et de dominants (même alliés), le risque existe de voir la domination se mettre à nouveau en place au sein-même du groupe militant. Les habitudes, de dominant-e-s et de dominé-e-s, ont la vie dure, c’est pourquoi il faut être en vigilance permanente.

Les non concerné-e-s qui veulent se joindre à cette lutte portent donc bien leur nom d’allié-e-s puisqu’ielles ne sont pas à la base de celle-ci mais soutiennent les concerné-e-s dans leurs décisions et dans leur actions.

4 – Ce que la non mixité n’est pas

            La non mixité n’est pas une incarnation de notre misandrie**. Si si je vous assure. Les féministes ne mettent pas à l’écart les hommes cisgenres parce qu’elles les détestent. Si vous n’en êtes pas encore persuadé-e-s, je vous laisse reprendre la lecture de l’article depuis le début. Ou alors posez-moi des questions en commentaires parce que cela voudrait dire que je me suis très très mal exprimée.

Ce n’est pas non plus une vengeance.

Connaissez-vous l’équité ? Donner plus à celleux qui ont moins ? Et bien c’est exactement ça.

Quand deux personnes sont à des années lumières l’une de l’autre concernant leurs droits, on ne va pas donner le même nombre de droits supplémentaires aux deux. On essaye de combler l’écart entre les deux. Pas en ôtant des droits à cellui qui est en tête mais en en donnant à cellui qui est loin derrière.
Concrètement les réunions ou groupes non mixtes n’enlèvent aucun droit aux non concerné-e-s qui ne peuvent pas y assister. Très souvent les réunions non mixtes sont ensuite suivies de moments mixtes qui reviendront sur les éléments dégagés en non mixité et à ce moment-là les allié-e-s peuvent s’exprimer (vous savez dans quelle mesure maintenant 😉 ).

De plus il s’agit d’une non mixité temporaire, de courte durée et pour des sujets bien précis.

Le but derrière tout cela reste le même : se battre contre le sexisme et arriver à atteindre une égalité des genres qui semble pour le moment encore bien loin.

Pour finir je souhaiterais ajouter que de toute façon la mixité seule ne suffira pas à mener à l’égalité des genres. On peut le voir avec le cas de l’école qui cristallise énormément d’inégalités mais aussi dans le cadre de la famille, comme l’a expliqué Christine Delphy (sociologue française, chercheuse du CNRS dans le domaine des études féministes) : la famille (ici hétéroparentale) est une des configurations les plus mixtes et pourtant elle compte encore énormément d’inégalités en défaveur des femmes.

NB : Dans cet article, j’ai parlé du sexisme et du féminisme parce que je suis concernée mais cet article peut être transposé à toutes les autres oppressions. Par exemple concernant le racisme, la non mixité se fera uniquement entre personnes racisées, concernant l’homophobie/lesbophobie, elle regroupera les personnes homosexuelles, etc.

* Cisgenre ; contraire de « transgenre » : personne dont le genre est en concordance avec le sexe déclaré à l’état civil à la naissance.

** Misandrie : haine des hommes.

Ressources :

Remerciements à C. W pour les visuels et à Maité et Evangelina pour la relecture et les corrections 🙂

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